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Bishop Hilarion Alfeyev

   
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07 August, 2008
Version française

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L'Eglise russe et l'Europe d'aujourd'hui

L'interview à la revue 'Unité des chrétiens'

A l'occasion du colloque sur Saint Syméon le Nouveau Théologie organisé en septembre 2002 par le monastère de Bose, où il a donné une conférence, Monseigneur Hilarion (Alfeyev) a bien voulu répondre, en français, à nos questions. Qu'il en soit ici vivement remercié.

UDC: Mgr Hilarion, voici une dizaine d'années que l'Eglise orthodoxe de Russie a retrouvé sa liberté. Comment analysez-vous la situation actuelle pour la vie de cette Eglise?


Mgr Hilarion: beaucoup de changements sont intervenus depuis 12 ans. L'Eglise orthodoxe russe a grandi énormément. Je me souviens qu'à l'époque soviétique, il y avait 40 églises orthodoxes à Moscou, maintenant, il y en a plus de 400; il y avait 18 monastères de l'Eglise orthodoxe russe en Union Soviétique, maintenant il y en a plus de 500; il y avait 3 écoles théologiques, maintenant il y en a 60. On peut donc noter une croissance très impressionnante de l'Eglise. Il y a aussi un changement de mentalité. C'est donc un changement non seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. L'Eglise était séparée de la société, elle existait comme dans un ghetto, créé par le régime soviétique. Maintenant elle fait partie intégrante de la société, elle peut jouer un rôle important dans le processus social, dans la recherche de la nouvelle identité russe, en Russie et dans tous les pays où l'Eglise russe est présente. Il faut souligner que l'Eglise orthodoxe russe n'est pas seulement l'Eglise "de Russie" ou "des russes", car cette Eglise existe également en Ukraine, en Biélorussie, en Moldavie, à l'Ouest.

A votre avis, quelles sont les forces et les faiblesses de l'Eglise russe actuellement?

Il est plus facile de parler des forces que des faiblesses. Je pense que la force de l'Eglise orthodoxe russe provient du fait que cette Eglise se trouve dans une situation très favorable, très spéciale; par exemple, il y a beaucoup de vocations. J'ai entendu de gens en Occident parler à propos de l'Eglise en évoquant le manque de vocations, la désaffection des jeunes pour l'Eglise. Ce n'est pas le cas en Russie. Il y a beaucoup de jeunes qui vont au séminaire théologique, dans les académies théologiques, dans les monastères. Il y a un désir de vie spirituelle. Il y a un grand réservoir humain dans l'Eglise russe. Je pense que c'est la première force de notre Eglise. Il y a aussi une richesse intellectuelle qui était manifestée par les documents du Concile des Evêques en 2000: pas mal de moines, prêtres, évêques et savants ont participé à la préparation de ses textes.

On peut mentionner aussi une autre force de l'Eglise russe, à savoir que le peuple et le gouvernement ont une grande confiance en elle. Pour la première fois depuis quelque 300 ans, l'Eglise est totalement libérée du contrôle de la part de l'Etat et du gouvernement. Pendant le régime soviétique, elle était totalement contrôlée par le régime et avant la révolution elle était contrôlée par l'état impérial. Bien sûr l'Etat impérial était orthodoxe, mais on ne peut quand même pas parler de la liberté de l'Eglise après Pierre le Grand. C'est donc la première fois que l'Eglise peut s'exprimer librement, faire ses choix et prendre des orientations.

Parmi les faiblesses, on a dit que la pratique habituelle n'était pas très élevée, que la pratique pour la Pâques de l'année 2000 n'avait pas été très forte, est-ce que cela change?

Il y a une grande différence entre le nombre de gens qui vont à l'église régulièrement et le nombre de gens qui se déclarent orthodoxes. On ne peut pas s'attendre à ce que tous les gens qui se disent orthodoxes viennent à l'église. C'est bien sûr une faiblesse, mais cela se constate partout. Il faut considérer que peut-être 70 ou 80 % de la population russe s'identifie comme orthodoxe.

En fait, on ne peut pas parler de faiblesse d'une Eglise, on peut parler d'une faiblesse de ses membres ou de l'institution. Il faut, par exemple, améliorer la formation théologique, et j'ai parlé sur ce sujet auparavant. Nous sommes en chemin vers un changement qualitatif de la formation théologique, en cours actuellement. Je pense qu'il y a beaucoup d'autres choses à réorganiser et à bâtir.

En l'année 2000, l'Eglise de Russie a réuni un Concile; quelle suite attendez-vous de ses décisions?

Il me semble que le Concile des évêques en 2000 était le premier Concile de l'Eglise russe si important depuis le Concile de 1917. Il a pris des décisions et promulgué des textes de grande importance, des textes doctrinaux, des textes théologiques très utiles pour la vie quotidienne de l'Eglise orthodoxe aujourd'hui.

A quels textes pensez-vous?

Je pense surtout à la doctrine sociale qui traite toutes les questions importantes autour de la vie de l'Eglise dans la société moderne, y compris la relation à l'Etat, les relations entre l'Eglise et l'Etat, entre l'Eglise et la société, l'attitude de l'Eglise à l'égard de la culture moderne, les sciences modernes (bioéthique), vis-à-vis des remariages.

Il y a aussi un autre document qui concerne les relations entre l'Eglise orthodoxe et les autres Eglises chrétiennes. C'est un document important car c'est la première fois qu'il y a les lignes directrices émises officiellement par l'Eglise.

La relation à l'Etat est-elle facile actuellement, car vues depuis l'Occident, on a l'impression que les choses ne sont pas simples.

Les relations entre l'Etat et l'Eglise ne peuvent jamais être simples. C'est toujours une chose complexe et compliquée. Mais la doctrine sociale préparée par un groupe de savants, d'évêques et de prêtres (dont j'étais membre) a travaillé librement sans aucune intervention de l'Etat. La partie du document qui traite des relations entre l'Eglise et l'Etat était formulée par l'Eglise exclusivement. Pour la première fois dans l'histoire de l'Eglise orthodoxe russe et je pense dans l'histoire de toutes les Eglises orthodoxes, on a déclaré que, tandis que l'Eglise est comme d'habitude loyale envers l'Etat, dans les cas où l'Etat propose quelque chose qui va contre la conscience chrétienne, contre la doctrine orthodoxe, l'Eglise peut faire une objection de conscience. Il me semble que c'est une déclaration assez forte et nouvelle. Je sais qu'il y a eu beaucoup de mécontentement de la part de quelques membres de l'Etat.

Maintenant vous êtes en Europe de l'Ouest pour quelque temps. Quelles sont vos premières impressions et quelles sont vos attentes?

L'Europe de l'Ouest n'est pas quelque chose de nouveau pour moi puisque j'ai été étudiant en Angleterre où j'ai fait ma thèse de doctorat à Oxford, il y a 7 ans, avec Mgr Kallistos (Ware) sur Syméon le Nouveau Théologien. J'ai vécu en Angleterre pendant 2 ans. Quand j'étais responsable des relations entre chrétiens dans l'Eglise orthodoxe russe, pendant 4 ans, j'ai beaucoup voyagé en Europe de l'Ouest, dans les autres pays du monde. Quand je suis devenu évêque, ma première nomination a été pour l'Angleterre où j'étais évêque auxiliaire du diocèse de Souroge. Ce fut une expérience extrêmement difficile et pénible, car je suis devenu victime d'une intrigue orchestrée par un de mes confrères évêques, l'autre évêque auxiliaire du même diocèse. Après cette descente aux enfers de 4 mois j'ai demandé au patriarche de me libérer de cette position et, le 17 juillet, j'ai été nommé représentant de l'Eglise russe auprès des organisations européennes à Bruxelles. J'ai donc été confronté à l'Ouest.

Quelles appréciations en général avez-vous sur la vie en Occident, la vie habituelle, mais aussi sur la vie chrétienne?

On dit parfois que nous vivons dans une situation post-chrétienne. Je ne suis pas du tout d'accord avec cette idée. On ne peut pas dire que le christianisme a déjà fini sa mission. Il y a de l'avenir pour la mission du christianisme. On ne peut également pas dire que l'Europe et l'Ouest en général soient une société séculière, parce qu'il y a énormément de gens qui croient en Dieu, il y a tellement d'expériences religieuses parmi les gens, il y a beaucoup de gens qui vont à l'église; même s'ils n'y vont pas, ils s'identifient comme croyants et ils appartiennent à une tradition religieuse. Il me semble aussi qu'il y a un rôle à jouer pour l'Eglise orthodoxe. Au 20ème siècle, l'Orthodoxie est devenue connue en Occident à travers les travaux de théologiens de l'émigration russe (J. Meyendorff, V. Lossky, P. Evdokimov). Mais il y a toujours la même tâche pour la théologie orthodoxe, celle de formuler à nouveau ses aspirations, sa vision de la modernité. Il me semble que "La doctrine sociale" récemment promulguée par le Concile des évêques russes est un exemple d'une démarche à l'égard de la modernité, pour formuler dans une manière très créative la compréhension que l'Eglise a d'elle-même et de sa foi.

Quelles sont vos attentes maintenant?

Il faut créer d'abord la représentation de l'Eglise russe à Bruxelles. J'espère que cela peut devenir un pont entre l'Eglise orthodoxe russe et l'Occident en général. La représentation doit opérer sur trois niveaux. Le premier c'est le niveau politique, le contact avec les structures politiques de l'Union européenne, une participation aux processus européens comme, par exemple, la création de la constitution européenne, aux discussions sur l'avenir de l'Europe, sur le rôle du christianisme et de la religion en général. Le deuxième niveau concerne la relation avec la presse. Il me semble que la presse en Occident est presque toujours négative envers l'Eglise orthodoxe russe, souvent à cause d'une mauvaise information ou une information unilatérale. J'espère que l'on pourra développer une agence fiable d'informations qui pourra donner un point de vue respectueux de la réalité. Le troisième niveau concerne les relations entre chrétiens, c'est peut-être le point le plus familier pour mois car j'étais déjà responsable de ces relations en Russie.

La commission spéciale du Conseil œcuménique des Eglises vient de prendre des décisions que l'orthodoxie attendait pour la prière commune, pour la fixation de l'agenda, pour la prise de décisions par consensus; pouvez-vous faire un commentaire sur ces questions?

Ces décisions ont été prises comme résultat du travail de la Commission mixte qui a été créée par l'assemblée générale à Hararé. L'initiative de la création de cette commission venait de l'Eglise orthodoxe russe. Elle était soutenue par l'Eglise orthodoxe serbe et ensuite par toutes les Eglises orthodoxes et aussi par le Conseil œcuménique des Eglises. La commission a travaillé pendant 3 ans; j'étais membre de la commission; nous avions de discussions assez approfondies. Beaucoup de propositions ont été faites à propos de la reconstruction du Conseil œcuménique pour mieux servir l'unité de l'Eglise et pour mieux présenter la voix des orthodoxes.

Parmi les conclusions, trois propositions importantes sont à signaler. La première concerne la décision sur le consensus comme mode de décision, et non pas le vote, sur les questions de théologie. Le système de vote exclut presque toujours les orthodoxes car ils sont une minorité dans le Conseil. Donc si par exemple tous les orthodoxes sont contre une proposition et les autres pour, les orthodoxes seront minoritaires et exclus. Le consensus donne donc quelques nouvelles possibilités. C'est une nouvelle culture de dialogue, un nouveau niveau de discussion.

La deuxième conclusion concerne la proposition de créer un comité mixte à parité entre les orthodoxes et les autres pour continuer le travail de la commission spéciale. C'est un comité plus modeste que la commission mais il peut être actif et utile.

La troisième décision concerne la proposition de créer un nouveau niveau de participation au Conseil œcuménique des Eglises. Il y a les membres au plein sens du terme qui sont commis à toutes les responsabilités, tous les engagements, au financement. Mais il y a aussi une possibilité pour des Eglises qui ne veulent pas être membres à part entière, d'avoir un statut d'Eglises en association au Conseil.

Quelle différence avec les associés?

Les associés étaient pour la plupart quelques Eglises qui ne pouvaient pas être membres en raison de leur petite taille ou parce qu'elles ne pouvaient pas participer au niveau financier. Maintenant il s'agit d'une décision théologique qui pourrait être prise par l'une ou l'autre Eglise; même une grande Eglise peut choisir cette position. L'Eglise catholique, par exemple, est déjà en association avec le mouvement œcuménique et avec le Conseil: pourquoi ne pourrait-elle pas se présenter officiellement comme "l'Eglise en association" avec le Conseil? Mais cela peut devenir aussi un mode de participation pour quelques Eglises orthodoxes et non orthodoxes qui ne se sentent pas en accord parfait avec toutes les aspirations du Conseil et qui préféreraient un statut un peu plus distant pour garder leur liberté. Enfin, cela peut devenir un chemin pour quelques Eglises qui ont quitté le Conseil et qui pourraient revenir ainsi.

Vos responsabilités vous donnent une bonne vision d'ensemble. Quelles sont vos espérances pour l'unité des chrétiens? Voyez-vous les choses avancer, comment les voyez-vous avancer? Quelle est votre vision personnelle?

Nous vivons une crise des relations œcuméniques et cela est évident à tous les niveaux. Il y a un éloignement entre les protestants et les orthodoxes parce que chez les protestants, il y a des tendances modernistes qui ne sont pas appréciées par les orthodoxes (comme l'ordination des femmes).

Il y a aussi un éloignement évident entre les orthodoxes et les catholiques. Cela n'est pas seulement le problème de l'Eglise orthodoxe russe mais de toutes les Eglises orthodoxes envers l'Eglise catholique. J'étais membre de la commission mixte pour le dialogue entre l'Eglise catholique et les Eglises orthodoxes. La dernière session de ce dialogue qui avait lieu à Baltimore en 2000 s'est terminée sans succès et sans décision de reprendre les travaux. Il n'y a pas de prévision de se rencontrer prochainement. Ayant participé aux discussions, j'ai eu l'impression d'être dans un "cul de sac". Il faut trouver quelques solutions. Nous ne pouvons pas parler sur l'unité des chrétiens, nos désirs et nos aspirations sans faire quelque chose. La situation entre les orthodoxes et les catholiques est très difficile, en Russie et en Ukraine. C'est un problème très complexe, mais il faut le résoudre; il faut trouver des solutions pratiques mais aussi théologiques pour améliorer nos relations.

Il faut par exemple non seulement éviter le prosélytisme mais aussi le définir. Qu'est-ce que le prosélytisme? Il y a une différence assez frappante entre la mission et le prosélytisme. Je définirais la mission soit comme une activité missionnaire d'une Eglise sur son "territoire canonique" soit comme l'activité qui concerne un terrain non évangélisé. S'il s'agit de la mission d'une Eglise sur le territoire traditionnel d'une autre Eglise, dans ce cas la mission doit avoir lieu en collaboration avec les Eglises chrétiennes existantes. Par contre, le prosélytisme est la mission d'une Eglise particulière sur le territoire déjà occupé par une autre Eglise établie, traditionnelle pour ce lieu; c'est donc une mission en compétition avec l'Eglise locale.

En France, un bon nombre de prêtres des Eglises orthodoxes roumaine ou russe sont d'anciens catholiques. Des prêtres orthodoxes d'Australie sont allés à Madagascar là où il y a déjà des paroisses catholiques et luthériennes, provoquant des tensions. Voilà des situations complexes où les territoires canoniques sont mal définis; de plus, c'est la nature même de l'Eglise d'être missionnaire. Où commence et s'arrête le prosélytisme dans des situations de ce genre?

Il faut distinguer les conversions individuelles et une stratégie prosélytiste. Quand un catholique devient orthodoxe ou quand un orthodoxe devient catholique, c'est un choix individuel qui doit être respecté. Mais s'il y a une stratégie de prosélytisme de la part des institutions pour attirer des croyants d'une autre Eglise, il s'agit de prosélytisme. Quand on parle de la présence de l'Eglise orthodoxe en Occident, il faut préciser qe ce sont toujours des Eglises nationales, par exemple l'Eglise russe, l'Eglise roumaine, l'Eglise serbe, même s'il y a bien sûr des français, des anglais, des allemands parmi leurs croyants. S'il s'agit de l'Eglise orthodoxe russe en Occident, elle n'a pas été créée pour "attirer l'Occident à l'orthodoxie", pour développer une stratégie prosélytiste.

N'est-ce pas la même situation en Russie à cause de populations déplacées d'origine allemande et polonaise qui étaient catholiques?

La situation n'est pas tout à fait semblable, car il y a des indications exprimées récemment par le patriarcat de Moscou à propos d'activités prosélytiques de l'Eglise catholique envers les russes et pas seulement envers les allemands ou les polonais.

Comment arrivera-t-on à résoudre la question?

Ce qui apparaît de la correspondance entre le cardinal Kasper et le patriarcat de Moscou, c'est qu'il y a un grand déséquilibre entre les positions sur le prosélytisme. Il faut donc définir ce qui est prosélytisme et ensuite regarder quelques cas particuliers; s'il s'agit vraiment d'une activité prosélytique, il faut régler la situation au cas par cas.

Propos recueillis par le père Christian Forster

Titre original: Monseigneur Hilarion, Représentant de l'Eglise orthodoxe russe auprès des Institutions européennes, Unité des chrétiens No 129, Janvier 2003, p. 34-36.

 
© Bishop Hilarion Alfeyev